Arrivée à la maison familiale

Alice et Rose arrivent à la maison familiale sous un beau soleil automnal. Le fond de l’air est vraiment frais, probablement annonciateur d’une gelée pour le lendemain. Le jardin est de toute beauté, les feuilles des arbres sont dorées, rouges, et s’harmonisent naturellement.

Alice sort de la voiture, un pied après l’autre, doucement. Enfin, elle se redresse. Elle est toute émue de revoir sa maison, celle du bon temps d’avant, celle du bonheur avec son Jean-Jacques de mari. Elle a à peine changé depuis cet été. La haie a été taillée, les feuilles mortes ramassées, et la cheminée fume dans la maison.

Rose ouvre la porte d’entrée, s’essuie les pieds sur le paillasson. Alice fait de même, enlève sa veste, l’accroche au porte-manteau et ne peux s’empêcher de remettre sa coiffure en place devant le miroir, comme elle l’a toujours fait. Elle grimace.

« Il ne fait pas bon de vieillir, ma fille ! dit-elle

– Que dis-tu là ? C’est toi qui as choisi de vivre en maison de retraite avec Papa, rien ne t’y obligeait, et rien ne t’y oblige encore !

– Je ne te parle pas de ça, mais de toutes ces rides qui s’amoncèlent, se superposent et qui rendent les joues toutes molles, sans compter le temps infini que te prend chaque acte, chaque tâche à effectuer… Je mets presque la matinée à me rendre présentable, maintenant ! »

Rose sourit à sa mère, elle qu’elle a connu toujours bien apprêtée, toujours coquette. Pour ça, elle n’a pas changé, ça non alors !

« Quant à ton père, tu sais bien que je ne pouvais pas vivre sans lui. Quant il a fallu le mettre dans cette résidence pour personnes âgées, cet hospice pour vieux, je ne pouvais pas le laisser seul là-bas. Il n’avait que moi comme repère, tu le sais bien.

– Je vous ai toujours connu fusionnel, c’est vrai, mais…

– Mais rien du tout, Rosie, rien du tout ! Je suis sa femme, je serai toujours sa femme, je me devais d’être auprès de lui, je l’ai fait jusqu’au bout. C’est ma main qu’il serrait le dernier jour, et c’est mes yeux qu’il a vus au moment ultime. J’ai essayé, tu sais, j’ai vraiment essayé pour qu’il reste à la maison. Mais je ne pouvais plus. C’était trop dur. Il ne savait plus où il était, ne trouvait plus les toilettes tout seul, ne savait même plus comment faire pour se brosser les dents. Je n’avais pas la force à mon âge d’affronter tout ça pour lui. J’ai essayé, je te le promets, j’ai essayé mais je n’ai pas pu…

– Je le sais Maman, tout le monde le sait ! C’est difficile le quotidien avec une personne atteinte d’alzheimer !

– Je suis contente : tu n’as pas dit un alzheimer ! Il n’était pas sa maladie, mais sa maladie me l’arrachait à petits feux. »

Alice soupire, les yeux soudainement remplis d’une infinie tristesse. Elle part au salon s’asseoir dans son fauteuil, comme toujours chaque fois qu’elle venait ici.

Elle est bien lasse. Cela faisait maintenant près de deux ans qu’elle était veuve, et avait encore bien du mal à s’en remettre. Les dernières années avaient été si difficiles. Elle se sentait usée. Heureusement qu’il lui restait ses deux enfants.

Et dire qu’elle avait failli ne pas en avoir. Au début, elle n’en voulait pas, elle ne se sentait pas l’âme d’une mère. Alors elle avait fait en sorte de ne pas en avoir. Puis à l’âge de trente ans, ne pas avoir d’enfant l’avait taraudé, il lui en fallait un, au moins pour ne pas être trop différente. A cette époque là, les femmes étaient nées pour être mère, et ne pas en avoir rendait différent Alors elle avait eu Rose. Elle avait adoré être mère, elle s’était découverte un instinct maternel infaillible, fort. A ce moment-là, elle aurait voulu remplir la maison de rires d’enfants. Mais Nathan s’était fait attendre, douze ans… Elle avait 45 ans au moment de sa naissance, et ce moment là était gravé à tout jamais, parce que c’était la dernière fois qu’elle enfanterait, elle le savait.

Elle l’avait gâté son Chouchou, elle en avait pris d’autant plus soin qu’il était le dernier. Et Rose était de la partie, elle était une excellente « deuxième mère » pour lui. Elle voulait toujours le promener dans son landau, lui donner à manger, l’habiller,… jusqu’à ce qu’elle fréquente ! Mais ce lien fort entre les deux enfants est toujours resté, même aujourd’hui. Si Nathan avait besoin, c’est Rose qu’il appelait, en premier, toujours.

Alice ne lui en voulait pas, comment aurait-elle pu en vouloir à celui qui avait peint en rose les années de la déchéance de Jean-Jacques ? Nathan a toujours été là pour elle, pour son père, pour sa sœur. Ils étaient une famille, qui s’était agrandie avec le mariage et la naissance de deux enfants chez Rose.

Mais ce qu’Alice espérait le plus au monde, c’est que Nathan ne reste pas seul et fonde lui aussi sa famille. Il était temps qu’il s’en préoccupe. Elle allait mourir, un jour ou l’autre. Et elle voulait qu’il ne soit pas seul ce jour-là, parce que Rose avait son Gabriel et ses enfants, mais lui, qui aurait-il avec lui ?

5 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Oceanelle
    Fév 08, 2011 @ 11:58:39

    Tu devrais vraiment écrire des séries pour la TV ..rires …çà marcherait ! Vite …. Bisous Toi

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  2. claudielapicarde
    Fév 08, 2011 @ 13:35:49

    Ce qui m’interpelle le plus dans ce texte c’est la façon qu’ont les gens et surtout dans le milieu médical d’appeler les patients par leur maladie, j’ai connu ça avec ma fille.
    Elle était devenue une mucoviscidose, c’est horrible, encore pire qu’un n°. (ne pas commenter sur mon blog merci, je le fais le plus possible avec humour).
    Très beau texte plein d’humanité.
    bises

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    • mariessourire
      Fév 08, 2011 @ 13:40:41

      je trouve ça déshumanisant d’appeler les gens par leur maladie : il est diabétique, c’est un alzheimer, elle est obèse…
      être n’est pas avoir… : il a le diabète, il a alzheimer, elle a de l’obésité, elle a la mucoviscidose…
      oui, tu as raison, c’est pire qu’un numéro
      c’est insupportable !
      même dans la maladie, nous sommes dignes, nous sommes homme, femme
      nous existons !
      bisous à toi !

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  3. colettedc
    Fév 08, 2011 @ 13:40:42

    Oh ! La ! La ! Que c’est bon et prenant tout cela …
    Bon et bel après-midi pour toi Marie-Sourire !
    Amitiés,
    C☼lette

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  4. marieange
    Fév 10, 2011 @ 12:27:35

    J’attends la suite, on a l’impression d’être présentes dans la maison…bisous

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