Une si petite violette


Dans un jardinet vivait une violette, heureuse parmi les siennes, allègre dans l’herbe qui l’entourait.
Un beau matin, elle leva sa tête mouillée de rosée et regarda autour d’elle.
Elle aperçut une rose magnifique. Sa tige était si longue, sa tête si haute…
On aurait dit une flamme sur une lanterne d’émeraude.
Éblouie, elle soupira :
— Je n’ai pas de chance parmi les fleurs, je suis si médiocre parmi les lys. La nature m’a donné une petite taille, je vis proche du sol, incapable de m’élever vers le bleu du ciel, ou d’embrasser les rayons du soleil comme le font les belles fleurs.
La rose la sermonna :
— Ne sois pas ingrate, tu es belle et si parfumée. Contente-toi de ce que tu as. Accepte ce que la nature t’a donné. La modestie t’anoblira, alors que ton avidité pourra te perdre.
— Tu me consoles, c’est facile pour toi car tu possèdes tout ce que je désire. Il est très dur d’écouter les discours des gens comblés quand on est démuni. Je trouve atroce le discours du puissant face aux plus faibles.
Mère Nature, ayant tout entendu, s’étonna :
— Qu’est-ce qui te prend, ma petite ? Toi si docile, si mignonne… Deviens-tu envieuse et avide ?
La violette supplia :
— Mère Nature, vous qui êtes toute puissante et si affectueuse, Je vous supplie de toutes mes forces, de tout mon être, faites de moi une rose, ne serait-ce qu’un seul jour.
— Tu ne mesures pas les conséquences de ta demande. Tu pourrais le regretter, mais il sera trop tard.
— Faites de moi une rose avec une longue tige,
Que je puisse me tenir la tête haute.
Ce qui pourra m’arriver ensuite, je l’assume,
Et j’en serai entièrement responsable.
— Ton voeu sera exaucé, mais tu ne devras t’en plaindre qu’à toi-même.
Mère Nature toucha de ses doigts les veines de la petite violette et la transforma
en une magnifique rose, qui s’élevait au-dessus des autres fleurs.
Durant la matinée, le temps fut très beau.
L’après-midi fut nuageux.
La nuit, un orage puissant éclata, avec des tourbillons de vent et des pluies torrentielles.
Il fut d’une rare violence, cassa les branches, arracha les fleurs,
Et plia les pousses, ne laissant rien d’autre sur son passage que
Les petites plantes au ras du sol,
Ou celles qui s’abritaient dans les trous.
Le passage de l’orage dans le jardinet fut un désastre.
Il ne resta rien de toutes ses fleurs splendides.
Rien que quelques violettes, celles qui vivaient au pied du mur…
Ayant retrouvé leurs esprits
Au milieu du paysage de désolation,
Les violettes se félicitèrent d’être en vie.
Elles bénirent leur petitesse qui les protège de la nature et de ses éléments.
Elles regardèrent la rose avec regrets.
Elles s’apitoyaient sur son destin tragique,
La tige cassée, gisant sur le sol, tel un cadavre.
La reine des violettes disserta longtemps sur les dangers de l’ambition,
S’étalant plus longuement sur les vertus de la modestie et l’effacement.
« Que le sort de cette violette vous serve de leçon… »
La rose, agonisante, rassembla ses forces et murmura :
— Écoutez-moi, écoutez bien.
Hier encore, j’étais comme vous,
Je me contentais de vivre entre mes feuilles vertes.
Cette quiétude même faisait barrage entre la vie et moi,
Ce contentement limitait mon être à sa propre sécurité.
Il m’a été donné de vivre comme vous, au ras du sol,
Jusqu’au jour où la neige de l’hiver viendrait pour m’enterrer,
Comme elle enterre toutes les violettes.
Alors je serais partie, n’ayant connu que ce que les violettes savent depuis la nuit des temps.
Il m’a été donné de vivre paisible,
Mais, dans le calme de la nuit,
J’ai entendu un monde suprême dire à ce monde :
« Le but de l’existence est d’aspirer à ce qui est au-delà de l’existence. »
Alors mon âme s’est révoltée,
Et mon esprit s’est envolé vers des niveaux inaccessibles.
J’ai souhaité si fort dépasser mes limites,
Mon désir est devenu force créatrice,
Et lorsque j’ai formulé mon souhait à la nature, elle l’a exaucé,
La nature n’étant autre que l’apparence visible de nos rêves imperceptibles.
Fière, elle reprit :
— Pendant une heure, j’ai vécu comme une reine,
J’ai contemplé l’univers avec des yeux de rose,
J’ai écouté les murmures de l’éther avec l’ouïe d’une rose,
Touché la lumière avec des pétales de rose.
Y en a-t-il parmi vous qui puissent en dire autant ?
À son dernier souffle, elle ajouta :
— Je meurs aujourd’hui ayant été ce qu’aucune violette n’a pu être.
Je meurs après avoir franchi les limites du monde dans lequel je suis née.
C’est le sens caché de l’existence.
La rose ferma les yeux, frissonna, et mourut.
Sur son visage resplendissait un sourire sublime,
Le sourire de celui qui a réalisé ses rêves,
Le sourire de Dieu.


Khalil Gibran, dans Orages

3 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. gwen la butineuse
    Mar 23, 2012 @ 10:42:40

    J’adore … les vertus de la vraie modestie, trouver sa place, s’y sentir bien et avancer tranquillement sur le chemin de la vie, un modèle ses violettes. Merci et à bientôt.

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    Réponse

  2. makaulaya
    Mar 23, 2012 @ 14:40:50

    Je suis une petite violette, rien qu’une violette, bien sûr ,j’envie un peu, les lys, les roses si belles et qui sentent bon elles aussi!
    Mais, malgré tout, je préfère au ras du sol, et me contenter de ce que la vie veut bien me donner, ce qui n’est pas si mal, je suis heureuse de me profiter de ce bonheur là.
    Bisous

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    Réponse

  3. berger elisabeth
    Mar 23, 2012 @ 21:11:51

    Magnifique, j’adore les violettes et Khalil Gibran.
    Bon week-end ensoleillé à tous

    J'aime

    Réponse

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