Le cygne Parfait

Un cygne du nom de Parfait habitait un grand lac au milieu d’une forêt.
Il adorait pavaner sur l’eau, en soignant la courbure de son cou, la grâce de ses mouvements, la pose de son regard.
Il ne se voyait que beauté, et, tel un prince, se sentait hors d’atteinte de tout.
Or, un jour, l’une de ses plumes, dont le blanc éclatant était soigneusement entretenu, devint jaunâtre.
Parfait entreprit de la nettoyer avec force, mais rien n’y fit : la plume restait jaune, désespérément jaune.
Cela constituait une tâche sur son image, inacceptable. Le cygne incrimina l’eau du lac, dont la qualité selon lui, se détériorait, la pollution de l’air, qui jetait de la poussière sale sur son magnifique plumage, et même la pluie, chargée, pensait-il, de saletés responsables des dommages qui lui étaient causés.
Le temps passait, et Parfait vivait toujours aussi mal cette couleur détonante de sa plume. Il pensa alors l’arracher, mais la perspective de la vue de sa chair nue l’arrêta. C’aurait été pire ! Il réfléchit plutôt à une technique qui lui permettrait de lui restituer sa belle couleur blanche.
Il en était là de ses pensées, quand il eut le regard attiré par ses plumes de derrière.
Et là, horreur, il venait de découvrir une plume verdâtre…
-« Mais ce n’est pas possible ! Que se passe-t-il ? » se demanda-t-il .
Il se sentait défiguré, lui, la beauté sans failles.
D’abord du jaune, maintenant du vert… Oh ciel, rien de pire ne pouvait lui arriver… C’était affreux !
Le temps passa et lui amena d’autres plumes à la couleur défraîchie : des roses passés, des bleus délavés, et même des gris fanés d’un aspect sale.
Pour Parfait, c’était la catastrophe. A peine s’il osait sortir de sa cache construite dans les joncs. Il était traumatisé .
Il croisa alors Vaillant le faisan, qui, lui aussi, cherchait à se dissimuler.
-« Tiens bonjour Parfait, que fais-tu là ? D’habitude, tu es plutôt sur le lac à ces heures-ci… »
-« Ce temps-là est fini » dit tristement Parfait, « regarde mes plumes et leurs couleurs sinistres, je ne peux plus sortir maintenant… »
-«  Ce n’est donc que pour ça que tu te caches ? Mais mon brave, ce ne sont là que les effets du temps, il n’y a rien de grave. Que veux-tu, c’est la vie, avec l’âge, on se défraîchit… »
-« Le temps, je le hais… Et toi, c’est le temps aussi qui a affecté tes plumes et qui te fait te cacher ? »
Vaillant eut un léger sourire triste et répondit :
-« Non, malheureusement. Moi, ce ne sont pas les effets du temps qui me dérangent, en tout cas pas ceux-là. C’est plutôt qu’avec l’âge, vois-tu, je suis devenu moins rapide et que j’ai de plus en plus de mal à éviter les chasseurs. Je dois trouver de nouvelles cachettes de plus en plus sures pour leur échapper ainsi qu’à leurs chiens. Contrairement à toi, je ne peux pas vieillir tranquille et serein près du lac… »
Le cygne reconsidéra alors son problème. C’était vrai que le changement de couleur de ses plumes paraissait bien futile, au regard des enjeux de survie du faisan.
Lui, avait la chance de ne pas être chassé. La nature était ainsi faite, alors pourquoi se priver des douces promenades sur le lac, à cause de quelques plumes défraîchies.
Sa rancœur à l’encontre du temps qui passait, ne changerait rien à sa décoloration, alors il se dit qu’après tout, il était plus important de profiter des plaisirs de la vie, avant que ses plumes ne deviennent toutes noires.
Il ressortit alors de sa cache dans les joncs, et fit plusieurs fois le tour du lac.
Mais il n’était plus question de pavaner cette fois. Non, il s’agissait plutôt de se remplir les yeux des beautés des paysages, de goûter à la sensation de glisse sur l’eau, de sentir le vent léger frôler son plumage, et d’aller à la rencontre des autres animaux du coin, histoire de partager avec eux de bons moments, de ceux qui rendent la vie plus riche.
Parfait ne prêta plus jamais attention à la couleur de ses plumes.
Il reçut même un jour, un agréable compliment d’un habitant du lac qui lui fit part de son admiration quant à l’harmonie pastel de son plumage.
Parfait sourit : oui, c’était vrai que finalement les couleurs de l’âge pouvaient être belles…

Valérie Bonenfant

14 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Nelcie
    Avr 14, 2012 @ 11:11:04

    C’est super de faire partager des si jolis textes !! merci :-))

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  2. colettedc
    Avr 14, 2012 @ 12:42:29

    Magnifique et si vrai que tout cela ! Quelle belle et bonne leçon oui !

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  3. gwen la butineuse
    Avr 14, 2012 @ 13:51:55

    J’aime, j’aime, j’aime.
    Ne plus cedér à la tyrannie de la perfection, accepter sereinement la vieillesse, relativiser, remettre l’ego à sa place. Un contre très riche.
    Merci beaucoup et bon samedi.

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    • mariessourire
      Avr 14, 2012 @ 14:55:09

      et oui, c’est cela qui m’a plu dans ce conte
      comment résister à l’envie de le partager avec vous ? je n’ai pas su, pas voulu…

      belle belle journée à toi, Gwen !
      mille bises
      sourire

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  4. berger elisabeth
    Avr 14, 2012 @ 21:43:53

    Merci Marie, tu trouves toujours des petites perles de sagesse

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    • mariessourire
      Avr 14, 2012 @ 22:37:41

      c’est toujours avec plaisir, tu sais
      parfois ça me demande un peu de temps, mais souvent, j’ouvre une page du net, et pouf… il est là : le conte du lendemain, une évidence… même conte que j’avais déjà lu avant, mais qui ne m’avait pas fait tilt, ou que je ne trouvais pas approprié à cet instant-là
      et puis, j’aime, j’aime, j’aime ces petites histoires qui nous parlent, à nous, à notre coeur

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  5. berger elisabeth
    Avr 14, 2012 @ 23:13:28

    Donc il n’y a pas de hasard 😀
    Je les adore aussi, tes belles histoires

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  6. PetitDiable
    Avr 15, 2012 @ 10:58:02

    Ca commence comme une fable de la fontaine et ça finit comme un vers de Lamartine, j’aime! Je rajouterais cette citation sur le même thème: « A près tout ça n’est pas si désagréable que ça de vieillir, quand on pense à l’autre éventualité ». M.Chevalier

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    • mariessourire
      Avr 15, 2012 @ 11:33:35

      quel beau commentaire que celui-là ! vieillir, c’est juste continuer de vivre, surtout si l’on a toujours son coeur d’enfant !
      alors, Maurice Chevalier n’a pas tort quand on y réfléchit !
      merci PetitDiable !
      belle belle journée à toi !
      mille bises
      sourire

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