La Génisse de Sébastien


Maître Pierre était le plus riche éleveur de veaux de la région. Respecté à la ronde comme un homme de Bien, juste avec ses ouvriers, honnête avec ses pairs, intègre au commerce, il était apprécié pour la façon intelligente avec laquelle il développait son entreprise et pour les belles bêtes qu’il proposait à ses clients.
Aussi, la Communauté juive de Bordeaux le choisit comme le pourvoyeur de bêtes saines et robustes qu’elle envoyait à son abattoir. Elle lui avait demandé que les bêtes acquises pour son abattoir casher soient contrôlées et soignées par un vétérinaire juif, connaissant les lois de la cashrout, chose qu’il accepta avec grâce. Devant la qualité des soins que Moïche, le vétérinaire préposé à la tâche, dispensait aux bêtes choisies, il lui demanda de bien vouloir s’occuper de tout son élevage et suivit ses consignes à la lettre. Maître Pierre appréciait sa sagesse et ses connaissances en matière de pathologie animale et l’accompagnait pendant la visite de ses étables pour le plaisir qu’il prenait à sa conversation, comme à celle d’un ami de longue date. Ils se mirent à se tutoyer comme de vieux compères, et Maître Pierre lui ouvrait souvent son cœur.

Un jour, alors que Moïche s’apprêtait à la visite hebdomadaire des étables, Maître Pierre vint à lui le visage défait et lui demanda de l’écouter attentivement quelques instants avant de commencer son travail. L’heure était grave : son fils unique, Sébastien, qu’il aimait comme la prunelle de ses yeux et qu’il élevait seul depuis que sa femme avait rejoint ses pères, avait perdu le goût de vivre.
« Il ne mange plus, ne parle plus, reste des heures assis sans ne rien faire et ne travaille presque pas ! Le médecin dit qu’il n’a rien et que c’est dans la tête ! Sa tête est malade ! Le rebouteux du village m’a donné une potion que je verse à son insu dans sa soupe, qu’il n’avale que sous mes supplications. Mais rien. Aucun résultat ! Je ne sais que faire. Aussi je te demande d’aller lui parler pour l’aider à sortir de cette mauvaise passe qu’il traverse ! »
Moïche éclata de rire. « Mais voyons Pierre, lui dit-il, je suis vétérinaire, je ne suis ni médecin, ni psychologue ! Il faut faire appel à un spécialiste de l’âme, de l’esprit !
Et c’est pour cette raison que je m’adresse à toi, lui répondit Maître Pierre.
Moïche, tu es le plus sage et le plus cultivé que je connaisse. Les chemins qu’emprunte l’âme humaine pour régler sa conduite te sont familiers. Vos livres de sagesse juive y sont pour beaucoup, mais ton intelligence a fait le reste. Depuis que je te connais nos conversations m’ont enseigné sur ce sujet plus que tout professeur d’université n’aurait pu le faire ! Je ne peux compter que sur ta perspicacité pour comprendre ce dont souffre Sébastien et pour l’aider de tes sages conseils. Tu sais qu’il admire ta sagacité et qu’il est très ouvert à tes propos.  »
Moïche s’efforça encore de l’en dissuader, de lui expliquer que ce qui se dit dans les conversations entre amis est loin des analyses solides d’un spécialiste en la matière, mais Maître Pierre se faisait si pressant qu’il ne put trouver de nouvel argument pour esquiver le rôle que celui-ci lui demandait d’assumer.

Il se dirigea donc vers l’étable des jeunes veaux et génisses où il savait qu’il trouverait Sébastien, qui était responsable de la bonne marche de leur élevage.
Sébastien était assis sur un petit tabouret et fixait le vide. Il bondit comme sous un choc électrique, lorsque Moïche le toucha à l’épaule.
« Te voila bien nerveux, Sébastien, qu’est-ce qui t’arrive, lui demanda Moïche ? »
Sébastien hocha la tête en silence et se tut. Moïche décida d’entrer dans le vif du sujet : « Ton père s’inquiète au sujet de ta santé. Je te vois là, fixant le vide et tout triste comme un malheureux, et tu m’inquiètes aussi. Raconte ! »
Pour toute réponse, Sébastien enfouit son visage dans ses mains pour cacher ses larmes. Moïche, étonné, l’observa longuement en silence, puis comme dans un éclair : « Mais dis-moi, ne serais-tu pas amoureux par hasard ? »
Sébastien éclata alors en sanglots entrecoupés de longs soupirs plaintifs !
« Raconte, lui dit Moïche ! C’est une bonne maladie que cela ! De qui
es-tu amoureux ? Et pourquoi cela te rend-il triste et malheureux à ce point ?  »

Après un moment d’hésitation, Sébastien respira profondément et raconta.
Il parlait, parlait, comme pour se soulager, de sa beauté, de sa gaieté, de la manière qu’elle a d’attirer les garçons qui l’entourent, la pressent, lui offrent mille cadeaux, l’entraînent dans la danse, la font rire aux éclats. Il flatta encore son style, ses robes, toutes ces mille et une choses bien à elle qui jettent les autres filles dans l’ombre !
« Et elle ne me regarde même pas, s’écria-t-il dans sa détresse ! Je vais mourir ! »
« Du calme, on ne meurt pas si vite, lui répondit Moïche. Tu la vois passer, virevolter, rire, mais tu ne la connais pas plus que cela ! Voyons, Sébastien, il me semble qu’elle joue avec vous tous. Pourquoi ne pas l’inviter et lui parler sérieusement, la connaître un peu plus ? »
« Je la veux, et c’est tout, répondit dans un cri Sébastien. A quoi cela me servirait de lui parler. Peut-être qu’elle me rira au nez ! Je veux l’épouser! Peu m’importe si elle joue ou pas ! »
Soudain, il bondit de son petit tabouret, l’empoigna et le projeta sur une génisse qui s’approcha de ses compagnes et les bouscula pour manger à leur auge.
« En voilà des manières, lui reprocha Moïche, mais que t’a donc fait cette belle génisse pour que tu te conduises ainsi avec elle ? »
« Elle est méchante, égoïste et violente, répondit Sébastien. »
« Et comment sais-tu tout cela sur elle? »
« Mais je la connais puisque c’est moi qui me charge de l’élevage !
Depuis des mois que je la suis, j’ai appris à la connaître. Elle bouscule les autres veaux et génisses pour manger à leur auge après qu’elle ait fini sa part !
Moïche sourit et fixa Sébastien longuement sans ne rien dire. Son regard et son silence incommodèrent Sébastien qui le fixa à son tour, interloqué. Mais avant que celui-ci n’ait eu le temps de réagir, Moïche lui dit : « Alors que tu parles si bien du caractère de cette belle génisse, dont vous vous séparerez dans quelques mois pour la vendre, tu ne connais nullement celui de cette jolie fille dont tu es amoureux et que tu veux épouser ou mourir, de celle avec qui tu veux vivre jusqu’à la fin de tes jours ! Tu sais quel conseil t’aurait donné à ce sujet un de nos Sages, qui vécut il y a deux millénaires? Il t’aurait dit : ‘Ne considères pas le vase, mais ce qu’il renferme’. »

Dr Reuven (Roger) Cohen

Marcel et sa boulangerie


“Marcel avait la meilleure Boulangerie et Pâtisserie de la rue des Rosiers.
On se pressait, dès les premières heures de la journée, devant sa porte, et le vendredi, le dernier de la queue devait patienter plus de dix minutes avant d’être servi, tant les clients achetaient de halot et de gâteaux pour le Shabbat.
Le commerce marchait bien, la clientèle était fidèle, la patronne satisfaite derrière sa caisse, les serveuses au comptoir sympas et rapides. Tout aurait donc été pour le mieux dans le meilleur des mondes, si Marcel ne souffrait d’un gros défaut qui lui rendait la vie difficile et faisait de celle de ses ouvriers un véritable cauchemar : Marcel était coléreux, irascible, difficile à vivre. Et malgré les prières de sa femme et les conseils de ses docteurs, il se refusait d’avaler ces médecines qui « abrutissent », selon lui, les hommes de poigne. Il soutenait qu’il était coléreux comme un autre est paresseux, et qu’il avait de bonnes raisons de l’être. « Que les ouvriers et toi-même ne traînent pas, répondait-il à sa femme, et que vous exécutiez mes ordres à la lettre ! Comment veux tu faire marcher ce bazar sans cela ? Il faut un capitaine à bord, et un seul ! »
Pure invention de sa part. Imagination quasi maladive, puisque la Boulangerie se mettait au garde-à-vous à chaque fois qu’il ouvrait la bouche.
En vérité, ses colères le prenaient soudain et sans raison. Il explosait alors comme un volcan. Oui, mais les volcans en général annoncent leur irruption. Certains signes précurseurs permettent aux humains et aux animaux de fuir, de chercher refuge. Mais au pétrin ou au comptoir, point d’abri face à la surprise ! Il fallait courber la tête, se recroqueviller sur soi-même et attendre que passe la tempête. Il fallait de plus se protéger, que les projectiles que dans sa rage il ne manquait pas de projeter, ne t’atteignent. Miro le jeune mitron, en avait fait les frais quand, paralysé par la peur, il reçut une miche qui venait de sortir du four. Il fallut toute la douceur et le billet que lui glissa Rose, la patronne, pour qu’il ne se rende en pleurs chez ses parents.
La chose ne pouvait pas continuer ainsi. La révolte grondait à la Boulangerie et les ouvriers avaient annoncé à Madame Rose qu’ils « montaient au feu » et qu’ils allaient se plaindre à leur syndicat. Rose, en larmes, leur demanda deux ou trois jours de délai pour régler ce problème, et qu’en aucun cas la Boulangerie n’en souffre.

Mais la Boulangerie en souffrait déjà. Toute une fournée avait brûlé lors d’une irruption, et le lendemain, les clients s’étaient plaints que le pain avait un goût légèrement aigrelet, comme si le levain avait tourné.
Rose se souvint alors « de la mayonnaise qui tourne ». Sa mère lui avait raconté que lorsque la ménagère est fâchée, sa mayonnaise tourne. Des énergies négatives agissent alors sur les mets préparés par elle. « C’est ce qui nous arrive avait dit Rose à Marcel ». Mais celui-ci la traita de superstitieuse et de psychologue à deux sous et lui demanda de le laisser tranquille. De peur qu’il n’explose de nouveau, elle se tut et décida d’aller consulter son oncle, le Rabbin, que Marcel respectait plus que tout autre.

Le Rabbin l’écouta avec attention. « Envoie-le moi, Rose, ma fille, lui répondit-il ».
« Il ne voudra pas venir et explosera en sachant que je suis venir prendre conseil auprès de vous, lui dit-elle ».
« Dis-lui que je voudrais lui parler d’affaires. Il viendra. »
Il vint.
« Comment vont les affaires Marcel, Lui demanda-il ? »
« Très bien, mon oncle, lui répondit Marcel. »
« Dis-moi, mais réfléchis bien avant de me répondre. Qu’est-ce qui va mieux, les affaires ou ta santé ? »
Marcel se dandina sur son siège, hocha plusieurs fois la tête, et à la fin il répondit: « Les affaires, mon oncle. Ces derniers temps je suis un peu tendu et porté à m’énerver pour un oui ou pour un non ! »
« Alors que tu ne sais pas combien de temps t’est donné à vivre, car aucun de nous ne peut le savoir, tu fais passer les affaires avant ta santé, avant que de bien vivre. Et alors que les affaires se portent bien, elles, tu leur consacres ta santé, tandis qu’elles-mêmes ne font rien pour toi ! On appelle cela du ‘Fétichisme’, de ‘L’Avoda Zara’! Et cela pourquoi ? Parce que tu n’es pas capable de surmonter ton avidité du gain, tes bas instincts et tes colères ! Sais-tu ce que disait Ben Zoma à ce sujet ?

Il disait : ‘Quel est le véritable héros ? C’est celui qui sait vaincre ses passions’. » (Pirkei Avot, Chap. 4, 1).”

Dr Reuven (Roger) Cohen

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