Mais quelle rentrée !


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C’est le jour de la rentrée. J’ai mal au ventre, tellement mal que je me plie en deux…

« Je ne veux pas y aller ! Je veux retourner au CM1 ! Mamaaan ! S’il te plait… Ne me force pas à aller avec LUI… »

Je n’ai pas faim. Je touille mon bol avec ma cuillère sans grande conviction. Ma gorge est tellement serrée par l’angoisse que je ne peux rien avaler. Maman me demande d’avaler une gorgée de lait, et une bouchée de ma tartine. Même ça, ça me demande un effort terrible.

Je passe à la salle de bains, me lave les dents, les mains et la figure avec de l’eau fraîche. Je jette un œil dans le miroir. Non, vraiment non, je ne veux pas y aller !

J’enfile mes habits, toujours aussi motivée pour rester à la maison. Mes jérémiades n’entament pas la patience de ma mère qui m’exhorte au courage pendant qu’elle aide ma petite petite sœur.

Je tremble et je n’arrive pas à me contrôler. J’ai redouté pendant tout le mois d’août ce moment, et voilà qu’il est arrivé. J’ai même demandé à changer d’école mais rien n’a été possible.

« Mais enfin, toi qui es toujours contente d’aller à l’école pour retrouver tes amies, pourquoi te mets-tu dans un état pareil ?

– C’est à cause de Sophie ! T’es sûre qu’il n’a pas été remplacé, le directeur ? Il n’est pas parti à la retraite ? T’es vraiment sûre ?

– Oui, j’en suis sûre ! Tu penses encore à Sophie ? Mais quelle histoire !! »

Oui, quelle histoire… Sophie, ça vient du grec Sophia et ça veut dire Sagesse. C’est ce qu’IL m’a dit. Tu parles d’une sagesse ! Sophie, ça veut dire punition, ça veut dire humiliation… Et rien d’autre !

Pourquoi je redoute tant Sophie ? Il faut que je vous ramène à l’année dernière. Mon maitre du CM1 a une fâcheuse tendance à me demander le bout de mes doigts quand je bavarde, à tort et à travers d’après lui, et sur mes doigts, il tape avec sa règle en fer. Et ça fait très mal !

Mais un matin, j’exaspère tant mon maître qu’il m’envoie chez le directeur.

Me voilà arrivée devant sa porte. J’ai peur mais je frappe quand même à la porte. Le directeur me dit d’entrer.

Je m’exécute.

Il me demande pourquoi je viens le voir.

Je lui explique que c’est mon maître qui me l’a demandé.

Il pense que j’ai fait une bêtise et je lui réponds que j’ai bavardé avec mon camarade qui est à côté de moi.

Les élèves de CM2 rient tous, certains sous cape, d’autres ouvertement, mais ils rient tous ! C’est la honte… C’est terrible…

Le directeur me dit de m’approcher et me pose la question suivante :

« Vois-tu cette baguette sur mon bureau ?

– Oui, Monsieur.

– Cette baguette se prénomme Sophie, son nom vient du grec Sophia. Tu connais ce mot ?

– Non, Monsieur.

– Sophia veut dire Sagesse. Si tu ne veux pas être sage en classe, Sophie t’apprendra à rester sage. »

Et le directeur fouette l’air avec Sophie. Je suis terrorisée. Je suis persuadée que Sophie va s’abattre sur mes fesses, vu l’air menaçant du directeur.

« Mais, vois-tu, comme c’est la première fois que tu viens dans ma classe, je te donne une chance. Tu n’en auras qu’une. La prochaine fois, c’est Sophie qui s’occupera de toi. Tu as bien compris ?

– Oui, Monsieur.

– Va au coin, celui derrière le tableau noir. Je ne veux pas t’entendre ni te voir.»

Voilà comment j’ai fait la connaissance de Sophie. Ce fut la seule et unique fois où je me suis rendue dans la classe du directeur. Et aujourd’hui, je rentre au CM2, la classe du directeur…

C’est l’heure de partir, je m’accroche à la main de ma mère qui m’entraîne à l’école comme on emmène un condamné au bûcher. Par exception, elle emmène mes sœurs dans leurs écoles respectives puis elle m’accompagne dans la cour de l’école.

Habituellement, je m’arrange toujours pour me mettre dans le premier rang, car je suis toute petite et je ne vois jamais ce qui se passe, qui est là, qui va dans quelle classe… Aujourd’hui, je me fonds dans la masse, et reste le plus loin possible du devant de la scène.

Mes amies sont appelées, se dirigent gaiement tout en pépiant vers le directeur. Mais elles n’ont jamais entendu parler de Sophie, et moi, je me suis bien gardée de dire ce qui s’était passé ce jour là dans la classe du directeur. C’était bien trop dur d’en parler !

IL m’appelle. Je ne réponds pas. Au contraire, je m’accroupis pour qu’il ne me voit pas. Ma mère sourit devant mon entêtement mais elle m’attrape la main. IL m’appelle pour la deuxième fois et là, ma mère réponds pour moi : « présente » en levant ma main. Puis elle me pousse jusqu’à ce que j’arrive devant le premier rang, face à LUI.

J’ai envie d’aller aux toilettes. Je me sens vraiment mal. Ma mère me dit : « vas-y, tu verras, tout va bien se passer ! ». Je rentre dans le rang, tête baissée, désespérée.

Le directeur nous fait entrer dans sa classe, et nous impose notre place. Je me retrouve à côté d’un garçon, je ne risque donc pas de bavarder… Sophie est là, à la même place où je l’ai vue la dernière fois. Puis IL commence à parler.

« Bonjour, les enfants ! Je vois que certains d’entre vous qui connaissent déjà Sophie la regarde d’un œil mauvais. Je vais vous mettre dans la confidence, mais attention, je vous demande de garder le secret… Sinon, Sophie s’occupera de vous !

Voilà, Sophie (il la montre à tous les élèves) n’a jamais botté le derrière d’un élève, quand bien même cela l’aurait démangée ! Je ne fais que menacer avec, et c’est très efficace. Par contre, quand un petit vient dans cette classe, je vous demande de ne pas le lui révéler. Vous êtes grand, vous pouvez comprendre ! Je compte sur vous ! ».

Après ce discours, je commence à me détendre un peu. Bizarrement, je n’ai plus mal au ventre mais reste une sourde inquiétude vis-à-vis de cet objet.

J’apprendrai au cours de l’année à apprécier ce maître qui de féroce n’en avait que l’air. Aucun d’entre nous n’a été puni, si ce n’est parfois de récréation quand on se comportait vraiment mal. Non, non, pas de mise au coin, nous étions désormais des grands, et l’on ne punit pas les grands comme l’on punit les petits.

De ce maître, j’ai gardé sa gentillesse et sa compréhension, ainsi que la phrase de morale que nous devions apprendre par cœur et qui changeait tous les jours.

Mais, tout de même, quelle rentrée !!

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